All'incrocio dei sentieri

Kossi-Komla-Ebri

all'incrocio dei sentieri
RACCONTI DELL'INCONTRO

 

Prima edizione
2003
"All'incrocio dei sentieri" - Edizioni EMI

Seconda edizione
Ottobre 2009
"All'incrocio dei sentieri" Racconti dell'incontro - Edizioni dell'arco

Terza edizione
Maggio 2018
All'incrocio dei sentieri" Racconti dell'incontro - Edizioni
TOUBA CULTURALE ITALY srl
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PRÉFACE

     Narrateur raffiné et intense, capable d'interpréter dans ses œuvres le sens de la grisaille sociale et d'exil désolé à son temps, Kossi ressent en lui-même une conviction profonde : celle selon laquelle l'individu n'est pas une entité autosuffisante.

     Il s'agit plutôt d'une créature intentionnelle et défensive : une entité, qui, en raison de sa déficience constitutive, tend précisément à se projeter hors de lui, dans le contexte du monde. L'autre est un interlocuteur indispensable, le partenaire «sine qua non» de l'un. C'est à la fois la source générative d'offres et de défis existentiels. C'est l'occasion d'aventures et d'événements variablement matures. C'est le principal stimulus de ses fonctions cognitives et affectives : des potentielles et des latentes pas moins que celles déjà éveillées et opérantes. Kossi, à travers des nouvelles (All’incrocio dei semtieri-A la croisée des chemins), des histoires (Vita e sogni- Vie et rêves), des descriptions des rites anciens ( La sposa degli deì-L’épouse des dieux), et des embarras (Imbarrazismi – Embarracismes et Nuovi imbarazzismi), un splendide jeu de mots sur les embarras du quotidien, un vrai thésaurus d'anecdotes, qui ne dépassent généralement pas la longueur d'une page, nous invite à réfléchir quotidiennement.

    L'Autre, surtout le noir, avec ses modalités, ses sons, ses couleurs, ses rituels nous interroge à un niveau de profondeur radicale, nous rend la terrible sensation de notre circonstance, nous renvoie à la possible nature accidentelle de ce que nous sommes, de ce dont nous nous soucions, nous rappelle au milieu de notre vie, même lorsque la fin est loin, notre finitude inégalée d'espèces, collectives, individuelles.

Une grande partie de notre capacité intellectuelle est destinée à étouffer ce sentiment, à annuler le risque qui nous vient de la perception que d'autres points de vue sur le monde sont possibles.

Sans l'Autre, sans la rencontre (confrontation)) avec les «autres», ce réveil complexe, la mobilisation et le développement des composantes humaines (psychiques, rationnelles, relationnelles) n'auraient pas lieu (comme cela arrive parfois malheureusement), ou se produirait dans une mesure très limitée. En résumé : l'autre façon de découvrir le soi et surtout de se construire. En fait, seule l'existence de l'altérité nous fait découvrir le bien jugé le plus personnel et le plus privé : notre propre identité.

          Dans ses textes, les épisodes circonscrits et fugitifs se transforment en une mesure rythmico-narrative qui, à travers des éclats de couleurs, des contrastes, des reflets, témoignent d'un langage sec qui sait se mouvoir et en même temps se déprécie, une autonomie expressive ferme, celle de «l'écriture de deuil ».

     Parfois, le chœur l'emporte sur la subjectivité, parfois les motifs soutiennent l'action structurelle de ses œuvres : dans chacun d'eux il y a la texture des voix de l'oralité, ou comme Kossi le définit lui-même, de « l'oraliture ».

     Dans les sections courtes et clignotantes, il y a, en plus de l'éclairage lyrique, la curiosité inquiète de ceux qui s'empressent de saisir, au fil des jours incessants, un nouveau passage vers l'occasion qui peut réserver un frisson : la figure de l’ironie...

     Écriture non seulement de souffrance et d'inconfort, mais surtout écriture d'espoir. Il y a une invitation, une inquiétude qui se fait sentir entre les lignes de sa narration, pour un monde à recomposer, pour une mentalité à changer.

     Promouvoir cette culture est l'engagement de l'écrivain Kossi Komla-Ebri.

Cosimo Laneve

Doyen de la Faculté des sciences de l'éducation -Université de Bari

Mal...de

     De toutes les années passées en Italie, je ne sais laquelle blâmer pour ce qui m'arrive aujourd’hui. Je sais très bien que je devrais me décider une fois pour toutes à couper le cordon ombilical qui me lie à ce vice, à cette espèce de maladie.

     Je ne me souviens même plus comment tout a commencé, surement cela a commencé à mon retour en Afrique d’Italie.

     "L’Italia !" ... alors seulement y penser, c'était comme effleurer le ciel avec les doigts.

Fofo (mon frère) me promettait depuis des années de m'emmener avec lui en Europe. Je ne peux pas décrire l'immensité de ma joie lorsque la lettre tant attendue est arrivée. Un de mes cousins ​​qui vivait dans la ville nous l'a apporté. Sa boite postale était pratiquement le refugium peccatorum pour toute correspondance de la parenté et au-delà, dans le village.

     Mon père était un peu réticent à me laisser partir :

     Une fille qui part seule dans les pays blancs ! On n'en parle même pas !

     Ma mère m'a défendu :

     Elle ne va pas seule, elle va rejoindre son frère !

     Au tenace "On n’en parle plus" réitéré par son mari, elle me fit signe avec la tête de sortir et ce signal me remonta le moral, car, je savais, malgré les apparences, qui dans notre maison "portait le pantalon".

En fait, le lendemain, ma mère m'emmena au marché pour acheter une valise, des pantalons usés et mon père est allé en ville pour préparer les documents de voyage.

     La veille du départ, j'ai vu une tendre larme sillonner le visage de ma mère et j’eu un éphémère sens de culpabilité, sachant que je l'abandonnais seule aux travaux des champs et aux tâches ménagères. Papa s'est enfermé dans un silence défensif jusqu'au dernier moment, puis en me saluant il m’a mis dans la main un talisman de cuir incrusté d’une coquille et a grommelé :

     Prends soin de toi !

   L’Italie ! Mon Dieu, le froid ! Je n'imaginais pas que c'était si piquant. Mes lèvres craquèrent, mes doigts se raidirent et ma peau prit la couleur grise des lézards, bien que je me badigeonnais avec de la crème de coco. La première nuit a été infernale, je l'ai passée dans un hôtel, réservé par mon frère, à Rome : allongé sur le lit comme je le faisais sur ma natte, j'étais à moitié congelée, ne sachant pas qu'il fallait rentrer « dans » les draps. Fofo me l'a expliqué en me taquinant le jour après quand il est venu me chercher à la gare de Bergamo.

     Mon frère m'avait fait venir pour m'occuper de sa maison et de ses enfants, car lui et sa femme travaillaient toute la journée. Lui, sa femme italienne et leurs deux enfants vivaient à Torre Boldone, un village non loin du chef-lieu, où il travaillait comme médecin. Ils m'avaient apprêté une chambre dans la taverne de leur villa. Il était évident qu'ils vivaient bien, même si j'ai trouvé mon frère un peu dominé par sa femme, qui commandait comme ma mère, mais de manière plus explicite.

     Au début, c’était difficile de communiquer avec ma belle-sœur et mes neveux, car je ne comprenais pas la langue et mon frère refusait d'être traducteur.

Tout de suite, il m'a recommandé de garder ma chambre bien rangée, d'utiliser les patins lorsque j'entrais dans le salon, de ne pas prendre de douche tous les jours parce que le chauffage coûte, de ne pas laisser la lumière allumée dans les escaliers et dans la salle de bain, de ne pas utiliser trois heures pour repasser, pour ne pas parler dans notre langue et de garder bas le volume de cette "cantilène" de musique africaine. Inclus dans le décalogue sacré, il y avait une interdiction à faire cuire des aliments qui demandaient trop de temps de cuisson, et qui surtout imprégnaient la maison pendant des jours avec la traînée d'arômes d'assaisonnement (la "puanteur").

     Je sentais qu'il était toujours angoissé de me voir faire quelque gaffe, comme : grignoter les os pendant le repas, ce qu'il aimait tant faire au pays, mais qui sait pourquoi ici semblait susciter en lui un sentiment de honte. Je ne reconnaissais plus mon frère, il se laissait appeler par ses enfants par son nom, comme s'il avait leur âge. Lui et sa femme leur ont toujours donné la priorité en tout et doivent les supplier pour manger de la viande ! Ils étaient trop gâtés. Moi, mes enfants (j'en voulais au moins six), je les aurais éduqués à l’africaine : obéissance et respect. Je n'aimais pas la façon dont les enfants d’ici répondaient à leurs parents.

     Je souris maintenant à repenser à ces choses, à mon stupeur quand j'ai vu pour la première fois mon neveu mettre en scène une de ses comédies hystériques, car une "pellicule" s'était formée sur le lait. Quand j'ai vu mon frère se lever, je me suis réjoui en pensant à la bonne gifle qu’il était sur le point de lui donner.  Au contraire il a pris une cuillère pour simplement retirer ce voile et l’implorer :

     - Allez, mon poussin, bois encore un peu !

J'étais vraiment bouleversée !

     Je devais m'occuper d'eux, mais je n’arrivais pas à me faire obéir. Un jour, quand j'étais hors de moi-même, je les ai grondés dans ma langue, parce que c'était plus facile pour moi et ils ont éclaté de rire, imitant littéralement mon "parler africain" avec "Abuga, bongo bingo !".  "Pourtant" pensai-je amèrement "c'est la langue des pères de ton père !", mais je n'ai pas dit un mot.

     Je ne savais pas plus comment me comporter. Ma belle-sœur me faisait sentir comme une intrus, elle me regardait d'un air soupçonneux, parce que, par politesse, je ne la regardais pas dans les yeux quand je lui parlais. Un jour je l'ai entendue parler au téléphone avec son amie me définissant comme une fille rusée et hypocrite.

Mon rêve d'Europe se transformait en cauchemar : trop froid, peu de temps pour moi puis l'indifférence, la solitude ...

     J'étais de plus en plus enfermé dans ma chambre pour me bercer de nostalgie. J'ai vite fait de consommer le sac de farine de manioc et d'arachides que ma mère a mis dans ma valise. Je ne pouvais pas m'adapter à toujours manger des pâtes : même s’ils disaient qu'il y avait une différence entre tortellini, bucatini, spaghetti et lasagne, pour moi c'était toujours des pâtes. Je voulais goûter de la pâte de farine de maïs avec une bonne sauce de gombo au poulet, avec beaucoup de piment dedans. Savourer de la pâte avec les mains, prendre une bouchée bien chaude et fumante, bien le triturer, le rouler en boule et faire une profonde rainure avec mon pouce pour  bien recueillir la sauce avant de l'avaler, et puis lécher mes doigts avec délice et ronger un morceau d'os ...

     Je souris aujourd'hui de ma honte quand mon corps a vu la lune pour la première fois et je ne savais pas ce qu’étaient les serviettes hygiéniques parce que j'avais encore les morceaux de tissu avec moi, ou quand je me suis aventuré pour la première fois pour acheter les bas, ne sachant pas qu’il y en avait de différentes tailles, couleurs et classes de transparence ...

     Je peux encore revoir, comme si c'était hier, le visage sidéré de ma belle-sœur quand elle m'a vu sortir ma première lessive de la machine à laver, avec les maillots ratatinés et les chemises et culottes blanches qui étaient devenues roses ou tachées de violet. ..

     Je dois mon salut à Conception, une Philippine qui travaillait comme femme de ménage chez une famille dans la villa à côté du nôtre et parlait un peu français. Nous nous sommes rencontrés sur les balcons pour la première fois pendant que je battais un tapis, puis nous nous sommes retrouvés à faire des courses au supermarché. Elle était déjà en Italie depuis cinq ans et son amitié et ses conseils étaient pour moi comme une manne dans le désert.

     Bien vite, j'ai appris la langue, à cuisiner et tenir au mieux la maison.

Je travaillais vite et j'avais le temps de lire et de regarder la télévision. Bientôt, j'avais appris à apprécier la nourriture.

     J'ai essayé d'assimiler autant de choses que possible, d'oublier totalement ce que j'étais. A la fin, je devenais plus exigeant, je voulais que mon frère me laisse sortir de temps en temps, je voulais mon jour libre come Conception, je voulais de l'argent pour pouvoir envoyer un cadeau à ma mère, pour m’acheter de nouveaux vêtements comme je les aimais et ne plus recycler ceux de ma belle-sœur. Au cours de la discussion qui s’en suivit avec mon frère, nous nous sommes échangés des accusations mutuelles, que je n'aurais jamais pensé pouvoir formuler.  Il m’a dit :

     Tu es ingrate ! - quand j'ai annoncé que j'avais trouvé du travail chez une dame âgée à Bergamo, parce que je voulais gagner mon indépendance.

Au début, il a crié :

     Si nous voulions nous payer une baby-sitter ou une femme de ménage, il n'y avait pas besoin de t’appeler de l’Afrique, tu sais ! - puis face à la fermeté de ma décision, il a tenté la carte sentimentale – Tu t’en fous de nous laisser comme ça en difficulté, d'abandonner tes neveux, tu faisais semblant alors de les aimer ! Tu es vraiment sans cœur !

    Seul moi je sais combien cela m'a coûté de quitter mon frère, résistant à la tentation de l'embrasser, de lui expliquer que je ne pouvais pas venir ici en Europe sans essayer de faire quelque chose, car contrairement à lui, je rêvais de rentrer chez moi et de créer quelque chose pour mon compte, que je ne voulais pas être une femme de chambre pour la vie dans un pays étranger.

     Alors un matin de printemps, quand l'air du matin piquait à peine le visage et les narines, et que la nature se réveillait de sa sombre léthargie avec la germination des plantes et le doux gargouillis de liberté des oiseaux, je pris mon vol vers l'indépendance. Je suis allé vivre juste à l'extérieur de Bergamo, avec une dame âgée (Maria) qui m'a mis en règle avec la feuille de séjour et le livret de travail. Pendant ce temps, je m'étais inscrit à un cours de couture et j'économisais de l'argent pour me payer une machine à coudre pour moi.

     Le premier moment de colère passé, et après une lettre de notre père, mon frère est venu me voir secrètement de sa femme. Là, j'ai retrouvé le Fofo que j'avais toujours connu, nous parlions dans notre langue, je préparais nos plats épicés, qu'il avalait goulûment ... avec ses doigts ! Puis il a cassé l'os avec ses dents et a sucé la moelle voluptueusement, faisant un bruit infernal et je l'ai finalement entendu rire à pleine gorge comme nous avons l’habitude de faire chez nous, en parlant et nous souvenant des gens, des épisodes du village. Un jour, le voyant danser déchainé au rythme de la musique traditionnelle, je le taquinais :

     Docteur, si tes patients te voyais - et il a répondu en riant :

     Ils diraient : pourtant il semblait un comme nous !

     Il est ensuite parti avec un pas léger, avec dans les yeux la lumière ironique de ceux qui s’amusent à se trahir.

Mon amie Conception venait me voir un dimanche sur deux, et ensemble on a rêvassé sur nos projets à réaliser une fois rentrés définitivement chez nous. Mon idée était d'ouvrir d'abord un atelier par moi-même, puis de créer une coopérative de couturières et de confectionner des vêtements à la mode européenne, avec des tissus africains, pour être peut-être vendus un jour en grande distribution en Europe ...

     J'ai également eu l'occasion de rencontrer d'autres compatriotes et j'ai donc recommencé à saluer les Africains que je rencontrais dans la rue. Certains sont venus me rendre visite, car j'avais la chance d'avoir un appartement rien que pour moi, au rez-de-chaussée de la villa, où on pouvait rester ensemble pour faire les tresses, écouter de la musique, sans déranger personne et parler à haute voix. Nos rencontres ont été les seules occasions d’exhiber mes boubous aux couleurs chatoyantes.

     La Signora Maria était vraiment gentille. Un soir, elle m'a confié, en brodant le millième napperon avec ses yeux fatigués sur son tombolo, que nous avions apporté la lumière et la joie de vivre dans sa maison, qu’initialement, de loin, à nous entendre parler et à nous voir gesticuler, elle croyait qu’on se disputait sans cesse.

     Un jour, Fofo m'a retrouvé à la maison avec des amis entrains de danser une mélodie du pays. A son arrivée, il y eut un silence de respect, mais gavé de reproches, car beaucoup le considéraient comme un "traître". Pas tant parce qu'il avait épousé une femme blanche, mais parce que, disaient-ils, il était devenu comme un homme blanc : froid et indifférent à ses gens, comme s'il avait honte de ses origines.  En outre on ne comprenait pas pourquoi, avec tout l'espace qu'il avait dans sa maison, il n’organisait pas occasionnellement des soirées dansantes, au moins pour les fêtes importantes. Je voyais que Fofo se sentait mal à l'aise avec eux et après un certain temps, il s'est enfui avec l'excuse d'un patient à visiter. Depuis lors, il a commencé à m'appeler avant d'arriver comme on fait en Europe. Ce n’est pas pour le défendre, mais j'ai compris qu'il avait fait le choix de rester définitivement en Italie, et pour la stabilité de sa famille il avait dû faire des compromis avec lui-même. Connaissant ma belle-sœur, je savais qu'elle ne pouvait pas faire entrer des «gens» dans la maison inopinément, comme nous le faisons chez nous et les accueillir pour le déjeuner ou le dîner ou même pour dormir. Tout est différent ici, chez nous avec l'habitude de la grande famille et le fait de cuisiner des plats uniques à base de sauce, il est facile de chauffer un peu, de tourner un peu de pâté dans la marmite ou de piler le foufou pour faire place autour de la table à l'invité.

Certains ont blâmé ma belle-sœur, mais je crois qu'ici, le rythme de vie est tel que le temps dilue les sentiments en dévorant la vie et les gens. Comme il m’a avoué un jour : si cela convenait à lui, cela devait aller bien pour nous aussi. Il revendiquait son droit de vivre sa vie en tant que liberté individuelle et non collective comme le prêche la solidarité africaine, puis il ne ressent aucune obligation à fréquenter quelqu'un pour le simple fait qu'il était noir ou venait d'Afrique.

     Il a conclu : ici en Europe chacun doit penser pour soi, un point un trait, je ne me sens d’obligation qu’envers mes proches et encore s'ils en ont vraiment besoin ou s’ils en sont dignes.

     Bien sûr, je ne partageais pas son point de vue. J'ai seulement répondu :

     Fofo, ce pays, ce brouillard ce n’est pas pour moi, le soleil me manque, les fêtes au village, le climat, les rires des gens, vivre ensemble avec les personnes.

     Pourtant, j'ai continué à travailler, à épargner, étouffé par la nostalgie avec une seule pensée et un seul objectif : rentrer chez moi pour ouvrir ma boutique de couture.

     Enfin il y a deux ans, la gorge serrée, j'ai embrassé tristement Signora Maria, qui avait été si bonne avec moi, sachant que mon départ coïncidait avec son entrée à la maison de retraite. Retenant à peine mes larmes montantes, j'ai dit au revoir à mon frère Conception et à tous mes amis, et je suis rentré chez moi avec la valise pleine de cadeaux, de vaisselle et de couverts, avec un rêve à réaliser.

     A mon retour en Afrique, après la première semaine d'effervescence, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus vivre dans le village, où il n'y avait ni lumière ni eau courante, habitué comme j’étais désormais à vivre avec un certain confort. Je n'étais plus en mesure d'entamer une conversation décente avec les amies d'autrefois qui à présent s'étaient mariées : certaines avaient déjà deux ou trois enfants et qui m’enviait à mort. Mes vieux insistaient pour me choisir un homme à épouser, mais j'avais décidé pour une vie libre come «single» : je ne voulais être le serviteur d'aucun homme et encore moins renoncer à mes projets.

     J'ai décidé de déménager en ville, un peu pour échapper à l'assaut quotidien de l'essaim de parents qui faisaient la queue pour mendier, en partie parce que la chaleur, les mouches et les moustiques étaient devenus insupportables et je ressentais le besoin de vivre un environnement climatisé, ordonné et paisible.

     La première année n'a pas été aussi facile que je m'y attendais, mais maintenant lentement j'ai commencé à avoir une certaine clientèle et une de mes clientes, Sonia, qui a son salon de coiffure en face de moi, est devenue ma meilleure amie. Sonia est une fille bien roulée, gentille et déterminée. Elle est revenue d'Allemagne, où elle a travaillé "dans le spectacle" deux ans avant moi, pour investir ses économies dans son salon.

     Maintenant, les choses vont mieux pour moi.

     En vérité, je devrais dire, maintenant, ils iraient mieux, sans cette étrange sensation d'agitation qui m'envahit de temps en temps jusque dans mes os.

     Je prends donc ma voiture, je vais au centre-ville pour faire le tour des magasins, aller au supermarché pour m'acheter des spaghettis, des tomates pelées, de la viande de France, du fromage Taleggio puis je rentre chez moi pour tout cuisiner et inviter Sonia à dîner avec moi. Parfois nous allons prendre un apéritif au "Gattobar" puis en toute hâte pour aller dévorer une pizza "Da Silvia" pour terminer la soirée à voir de bons films avec Mastroianni et Sofia Loren. Parfois nous restons à la maison pour voir mes photos de quand j'étais « chez moi » en Italie en écoutant les chansons du festival de Sanremo, Baglioni, Ramazzotti ou Zucchero.

     Le dimanche je traverse toute la ville pour aller à la messe dans la paroisse des pères Comboniens afin de pouvoir converser un peu avec eux en italien.

     Parfois, Sonia m'invite à aller prendre une bière à l'auberge « Bavaria » des marins allemands, qu'elle étonne par son allemand parfait, puis nous retournons chez elle pour manger la choucroute avec des saucisses et de la moutarde puis nous dansons la valse Viennoise.

     Je ne peux pas expliquer ce vice, cette manie dont je ne peux plus me débarrasser et qui me fait même le « tifosi » pour les «Azzurri » quand il y a un match international, au point qu'avec Sonia après un match Italie-Allemagne, on ne s’est plus parler pendant une semaine.

     Ah l’Italia ! Dire qu'en Italie, je voulais tellement rentrer chez moi ! Maintenant, je me sens comme un locataire de deux patries : parfois j'en suis heureux, parfois je me sens un peu divisé, un peu déséquilibré, comme si une partie de moi y était restée, pourtant je sais que là j'aurais encore mal d’Afrique.

     Peut-être que c’est de la nostalgie, ou plus simplement mal de…Mal d’ Europe.

 

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